02 novembre 2008
Ontologie
L'enfer des gènes
Nous sommes ainsi devenus la première génération de l'histoire à concevoir des êtres en pièces détachées, parfois à des kilomètres et à des années de distance, sans se voir ni se toucher, commerce institutionnel ou marchand de sperme et d'ovocytes, contrats d'enfantement ou de gestation plurielle avec deux ou trois mères gestatrices à la fois.
Nous sommes la première génération à mettre littéralement nos potentiels descendants sur la glace, quelques dizaines de milliers d'embryons patientant toujours dans les limbes de l'azote. Nous sommes les premiers humains à pouvoir manipuler le génome des embryons pour les juger, les jauger, les trier et, éventuellement, en corriger les défauts et intervenir dans leurs modalités d'élaboration. On s'est également autorisé à multiplier les acrobaties de la filiation: maternité scindée entre plusieurs mères; mère accouchant de ses petits-enfants ou l'inverse; amnésie institutionnelle du commerce des gamètes, rendant le géniteur inconnaissable à son enfant et rendant sa mère méconnaissable et inconnaissable.
Nous pourrions ainsi allonger à l'infini la liste des mutations sans précédent dans l'histoire humaine qui, depuis 30 ans à peine, ont transformé les paramètres biologiques, anthropologiques et culturels de l'engendrement, qui ont broyé dans la chair et l'imaginaire certains repères psychiques essentiels, comme les notions de vie et de mère, de temps et de mort, bref, qui ont commencé, à nous faire changer d'espèce, à modifier notre conception des êtres et de l'humanité, ouvrant ainsi la voie aux projets de clonage humain et d'onthogenèse, ces grossesses hors mère...
D'où vient une telle pulsion d'expérimentation, faisant du «progrès scientifique» une instance au-dessus de tout soupçon et transformant ainsi tout un pan de la biologie, de la médecine et de la génétique en nouvelle fabrique de vivant, dont nous sommes à la fois les financiers, les objets, les vecteurs et les consommateurs ? Le vingtième siècle a été le plus monstrueux de l’histoire. Les Hommes ont choisi pour l’instant la voie de l’autodestruction accélérée ; à la révolution, ils préfèrent la mort. Changeront-ils d’avis avant la destruction complète de la planète ? Le passé a été horrible, le futur sera malheureusement encore pire.
21 décembre 2006
Eric Emmanuel Schmidt
Petits crimes conjugaux
J'y décris le couple comme une association d'assassins. D'emblée, ils sont unis par la violence, ce désir qui les jette l'un sur l'autre, qui pousse le corps de l'un dans l'autre, ces coups accompagnés de râles, de sueur et de plaintes, une lutte qui ne cesse que par l'exténuation des forces, cet armistice qu'on appelle le plaisir. Ensuite les deux assassins, s'ils perdurent dans leur association en choisissant la trêve du mariage, vont s'unir pour lutter contre la société. Ils vont réclamer des droits, des avantages, des privilèges, ils vont brandir les fruits de leurs rixes, leurs enfants, pour obtenir le silence et le respect des autres. Là, l'escroquerie vire au chef-d'oeuvre ! Les deux ennemis vont à présent tout justifier au nom de la famille. La famille, voilà le sommet de leur esbroufe ! Parce qu'ils ont fait passer leurs étreintes brutales et jouissives pour un service rendu à l'espèce humaine, ils vont pouvoir distribuer taloches, punitions et coups de pieds au nom de l'éducation, imposer leur nuisance, leur bêtise et leur bruit. La famille, ou l'égoïsme dans les habits de l'altruisme. Puis les assassins vieillissent, leurs enfants partent pour fonder de nouveaux couples d'assassins. Alors les vieux prédateurs, n'ayant plus de dérivatifs à leur violence, finissent par s'en prendre l'un à l'autre, comme au temps de leur rencontre, mais en se servant d'autres coups que les coups de reins. Ce seront désormais des coups plus subtils, des coups de rosse. Tout est permis dans ce combat, les tics, les maladies, la surdité, l'indifférence, le gâtisme. Le gagnant, c'est celui qui pleurera l'autre. Voila la vie conjugale, une association de tueurs qui s'en prennent aux autres avant de s'en prendre à eux, un long chemin vers la mort qui laisse des cadavres sur la route. Un couple jeune, c'est un couple qui cherche à se débarrasser des autres. Un vieux couple est un couple où chacun tente de supprimer son partenaire. Lorsque vous voyer une femme et un homme devant le maire, demandez-vous lequel des deux sera l'assassin ?
Eric Emmanuel Schmitt
13 septembre 2006
L'étrange orgasme par :
Peter Sloterdijk, philosophe
Article paru dans le point
Peter Sloterdijk, 58 ans, est le plus célèbre des philosophes allemands contemporains. Alors que son pays accueille le Mondial de football, il s'interroge sur l'orgasme des buteurs et le plaisir du chasseur archaïque, ancêtre du football moderne.
Le Point :Quel regard portez-vous sur le Mondial, celui d'un supporteur ou celui d'un philosophe ?
Peter Sloterdijk :Plutôt celui de quelqu'un qui s'intéresse à l'archéologie de la masculinité. Le match de football est un jeu atavique, une banque de données anthropologique. Depuis quelques milliers d'années, les mâles cherchent une réponse à la question suivante : que faire des chasseurs dont plus personne n'a besoin ? Selon notre dessein anthropologique, l'homme est construit pour participer à des parties de chasse. Cependant, depuis plus de sept mille ans, dès les débuts de l'agriculture, nous avons soumis les chasseurs à un immense processus de sédentarisation. Plus la religion était forte, plus forte était la pression de convaincre son chasseur intérieur que finalement il était honteux d'être un mâle et que les hommes en tant que mâles n'atteindraient jamais le salut. 
Le Point : A moins qu'ils ne jouent au foot et qu'ils remplacent la chasse au gibier par la chasse au but ?
C'est exactement cela. Il n'y a presque pas d'autre jeu qui permette de retrouver de façon aussi nette nos vieilles sensations primaires des exploits de la chasse. Lorsqu'on aura complètement paralysé et tué le chasseur intérieur, on arrivera à la certitude qu'il n'y a rien de plus stupide au monde que les réactions des footballeurs après un but. Ce qu'on voit là frôle en effet l'obscénité. Comparée à ces étranges orgasmes de buteurs, offerts à un public payant, une actrice de porno devrait se sentir honteuse. Mais dès qu'on abandonne cette idée de meurtre contre le chasseur intérieur et qu'on accepte la survivance des sentiments du chasseur archaïque, on comprend tout de suite ce qui se passe sur le gazon. C'est là que se rejoue la scène la plus ancienne de la gratification humaine : atteindre par un objet balistique sa proie qui se défend de toutes ses forces. Je pense qu'à ce moment-là il convient d'introduire le terme de deep play. Il désigne ces genres de jeux qui enthousiasment l'homme dans son entier.
Le Point : L'homme des cavernes qui sommeille en tout mâle est-il donc par essence inutile, utile seulement dans le jeu ?
De par leurs origines, les femmes sont des collectionneuses, une espèce dont nous avons de plus en plus besoin, car elle devient nécessairement consommatrice. Sur ce point, les femmes sont bien plus compatibles avec le capitalisme que les hommes. La consommatrice affiche depuis toujours la satisfaction triomphante et secrète de la collectionneuse qui rapporte quelque chose dans son panier. D'où cette originalité mystérieuse, féminine, que nous retrouvons dans son son sac à main. Un homme sans javelot ou sans ballon, cela peut encore passer, mais une femme sans sac à main, c'est contre nature.